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Campanaire (suite)


Le sonneur de cloche, informateur, interprète ou musicien?

Lorsque la question m’a été posée de savoir qui sont ces sonneurs et notamment si ce sont des musiciens il m’a été difficile d’apporter une réponse formelle. Ne serait ce qu’à cause du faible nombre de survivants de cette pratique en voie d’extinction.

Toutefois l’analyse des contextes et pratiques que j’ai pu observer m’amène plusieurs réflexions et quelques ébauches de réponses.

La cloche, un instrument de musique à part entière.

Il est intéressant d’analyser la façon qu’ont les sonneurs de se servir de l’instrument en recherchant à obtenir deux sons différents. Le cas de figure le plus évident à observer est lorsqu’il y a deux cloches et que le sonneur prend un battant dans chaque main et alterne les sons de chacune. Mais ce qu’il y a de remarquable c’est la pratique que développent les sonneurs qui n’ont qu’une cloche à leur disposition. Ils prennent un galet dans chaque main et alternent main droite et main gauche en recherchant des timbres différents sur la cloche. Tout percussionniste traditionnel, africain ou cubain vous dira qu’à partir du moment où leur instrument peut produire ces deux sons distincts, ils peuvent improviser, composer, interpréter. Le joueur de triangle de l’orchestre symphonique se trouve lui aussi dans le même cas de figure. Il apparaît ainsi que l’instrument « cloche » me semble propice à séduire un instrumentiste et à lui offrir un champ d’expression très large.

Le sonneur de cloche, un interprète passionné.

Il est incontestable que les sonneurs sont tout à fait conscients de ces possibilités de jeu que permet l’alternance des frappes. Ils les exploitent totalement faisant ainsi varier les intensités, les rythmes, les timbres. Ils s’investissent réellement, totalement dans leur interprétation. J’ai en mémoire le collectage d’un angélus sonné par la même personne de façon très différente selon que je sois à côté d’elle ou qu’elle ignore ma présence. Selon qu’il souhaite « épater » ou « punir » son auditoire, l’interprète car c’est bien de cela qu’il s’agit, l’interprète donc peut créer volontairement des résultats sonores très différents.

Toutefois, si nous abordons cette question avec le sonneur, porteur des préjugés en ce domaine, il contestera lui-même le qualificatif de musicien pour plusieurs raisons.

En premier lieu il vous dira « ne pas connaître la musique » induisant ainsi qu’il ne joue pas une musique en s’aidant d’une partition écrite. En cela il est victime du même complexe que les musiciens traditionnels qui faisaient danser pendant des heures et niaient leur statut de musiciens quand on leur posait la question. Pourtant le sonneur est le survivant en droite ligne de ces musiciens populaires, acteurs du monde rural jouant leur partition orale, la répétant en chantant. Tous ces sonneurs que j’ai rencontré, répétaient, révisaient, reproduisaient chez eux les séquences qu’ils auraient à réinterpréter les jours suivants dans leur clocher. Ces sonneries frappées sur la table ou encore chantées sont des plus émouvantes et n’ont d’autre fonction pour le sonneur que de maintenir la mémoire et la qualité de son interprétation.

En second lieu, il expliquera que sa tâche réside dans le fait de sonner pour informer et donc par là même ne pourrait être considéré comme un artiste comme si l’aspect « utile » enlevait de la valeur à sa pratique. A l’analyse cette approche s’avère erronée. Nous pouvons constater qu’autrefois, la musique de fonction était partagée avec d’autre musicien. Le joueur de clairon en est un exemple. Lui aussi avait une fonction et un répertoire bien définis et personne ne remettait en cause son statut de musicien.

En plus de ces arguments d’écriture musicale et de fonctionnalité, certains pourraient également arguer que l’interprétation d’un répertoire réduit ne pourrait leur octroyer ce statut de musicien. Mais ce serait méconnaître le principe même de la musique traditionnelle et populaire.

Une âme d'artiste

Tous ces sonneurs que j’ai eu la chance de rencontrer sont conscients du pouvoir qu’ils détiennent et de l’intérêt qu’ils suscitent auprès de la population et des notables locaux. Cette position engendre de nombreux comportement « cabotins » comme la propension de se faire prier pour jouer ou comme évoqué précédemment le fait de modifier son interprétation selon l’auditoire. Et lorsque nous abordons la question de la transmission de leur savoir faire, jaloux de leur art, ils font souvent en sorte d’évincer les apprentis potentiels de crainte d’être supplantés et de perdre la vedette.

En résumé, en observant ces acteurs d’une pratique en voie d’extinction, nous avons pu constater que le sonneur s’approprie l’instrument, qu’il est conscient d’être écouté, lui même à l’écoute des réactions de son public, qu’il adapte son jeu aux circonstances et à l’auditoire et enfin qu’il répète son jeu hors contexte. Nous sommes bien en présence d’un interprète, d’un musicien mais aussi d’un artiste dans l’âme.

Ces artistes nous ont côtoyés et nous côtoient encore dans les quelques rares villages où ils sonnent toujours, mais bien souvent ne les avons nous pas ignorés. Plus enclins à nous émerveiller à l’écoute d’un tambour traditionnel africain ou d’un chanteur Pygmée nous avons pour le moins négligé l’extraordinaire richesse musicale du sonneur de cloche qui vit à côté de nous. Lo prat deu vesin… le pré du voisin…. est décidemment toujours plus vert.

Yan Cozian